Transmettre une histoire familiale, et une passion commune
Dans la Manche, Dominique a repris en 2001 l’exploitation familiale de sa mère. Vingt-cinq ans plus tard, c’est son fils Thomas qui se prépare à prendre la suite. Pour Dominique, cette continuité compte autant que la reprise de l’activité elle-même.
« La transmission, c’était quelque chose d’important. C’est une exploitation à la base qui est familiale. On souhaite qu’elle le reste. »
Les chiffres d’une exploitation ne montrent pas le temps passé à construire une ferme, les connaissances accumulées et le plaisir de voir son enfant choisir à son tour ce métier. Dominique en témoigne : “Moi, je suis fier que Thomas ait la même passion que moi. […] C’est pour ça que moi je suis content que Thomas puisse reprendre derrière moi.” La transmission permet de garder ce patrimoine dans la famille, mais aussi de continuer à partager une passion qui a façonné plusieurs générations.
La vente peut être un choix pertinent pour un agriculteur qui part à la retraite. Mais lorsque les terres et l’exploitation changent de mains, la continuité familiale n’est plus acquise. Le repreneur peut faire vivre la ferme autrement, sans nécessairement partager l’histoire de ceux qui l’ont précédé.
C’est précisément cette continuité que Dominique souhaite préserver : non pas figer la ferme dans le passé, mais permettre à son fils de poursuivre l’histoire qu’il a lui-même reçue de sa mère.
Perpétuer un modèle d’élevage, sans empêcher son évolution
L’exploitation de Dominique compte 70 hectares et produit de la viande bovine, avec un troupeau de Limousines. Le système repose sur l’herbe, avec 12 hectares de céréales et 8 hectares de maïs. Engagée dans des mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC), la ferme veille notamment à préserver ses prairies naturelles et à limiter les intrants.
Ces choix font partie de l’identité de l’exploitation. Ils traduisent une manière de travailler avec les terres, de nourrir les animaux et de préserver les prairies dans la durée. Les transmettre, c’est donner à Thomas les moyens de comprendre pourquoi ce système a été construit ainsi et de décider comment le faire évoluer demain.
La même démarche se retrouve chez Arthur, Hugo et Jean, qui ont repris dix hectares de vignes à leur père à Châteauneuf-du-Pape. Forts d’une histoire familiale de six générations, ils poursuivent le travail hérité tout en y apportant leurs propres choix, notamment en matière de viticulture biologique et d’agroforesterie.
Transmettre, ce n’est pas figer les pratiques, mais donner à la nouvelle génération les moyens de construire la suite. Car vendre une exploitation ne garantit pas que les pratiques et les valeurs du cédant perdureront.
Former la relève, et rester présent pour l’accompagner
Thomas ne veut pas s’installer sans avoir acquis davantage d’expérience. Il est encore en apprentissage dans une exploitation laitière et envisage, après son BTS, de travailler encore quatre ou cinq ans dans une ferme pour se perfectionner.
« Pour moi, l’agriculture c’est une passion, donc je souhaite m’installer sur l’exploitation familiale. J’ai hâte de m’installer. Après mon année de BTS j’aimerais bien faire 4 ou 5 ans à travailler dans une exploitation pour me perfectionner, et aussi pour bien me préparer à l’installation. Et apprendre un maximum sur la race et sur le métier. »
Ce parcours montre que la transmission prend du temps. Thomas veut apprendre auprès d’autres professionnels avant de reprendre la ferme, pendant que son père peut continuer à lui transmettre ce que l’expérience lui a appris sur l’exploitation familiale.
Cette présence compte aussi après l’installation. Être conseillé par quelqu’un qui connaît les parcelles, le troupeau, les choix techniques et les difficultés déjà rencontrées peut aider un jeune agriculteur à prendre ses marques. La transmission ne se réduit donc pas à une date de reprise : elle se construit pendant plusieurs années, par la formation, le travail et les échanges entre générations.
Le foncier, au cœur de la transmission
Même lorsqu’un repreneur est identifié et que la volonté de transmettre est bien là, l’accès au foncier peut rester un obstacle majeur. Les terres agricoles sont convoitées et coûteuses. Selon la Safer, le prix moyen des terres et prés libres non bâtis a atteint 6 400 €/ha en France en 2024, en hausse de 3,2 % sur un an. Dans les zones d’élevage bovin, la moyenne s’établissait à 4 790 €/ha.
Pour préparer l’installation de Thomas, Dominique veut donc sécuriser 24 hectares de prairies naturelles supplémentaires. Ces terres sont indispensables pour permettre à son fils de reprendre l’exploitation avec une base foncière adaptée au développement du troupeau envisagée.
Ces parcelles, Dominique les connaît depuis longtemps. Il raconte :
« On a l’opportunité de disposer de 24 hectares de prairies naturelles, un îlot que j’avais déjà souhaité prendre il y a 18 ans. »
Dix-huit ans plus tard, l’opportunité se présente enfin. Une durée qui illustre à quel point l’accès aux terres peut être long et incertain, même lorsqu’on connaît les parcelles et leur intérêt pour l’exploitation.
Pour Dominique, il ne suffit donc pas d’attendre que les terres se libèrent : il faut pouvoir saisir l’occasion au bon moment, afin que tout soit prêt pour l’installation de Thomas. C’est dans cette perspective que la famille a fait appel à Hectarea pour contribuer au financement de ces 24 hectares.
Pourquoi la transmission est un enjeu stratégique en France ?
L’histoire de Dominique et Thomas s’inscrit dans un défi national. D’après le ministère de l’Agriculture, un tiers des agriculteurs français devrait partir à la retraite d’ici 2030. Le renouvellement des générations suppose donc de préparer les reprises, de former de nouveaux agriculteurs et de leur permettre d’accéder aux terres et aux outils de production nécessaires.
L’enjeu ne se limite pas à conserver les fermes dans les familles. Certaines seront reprises hors du cadre familial, et ces installations sont elles aussi essentielles. Mais chaque transmission préparée peut permettre de préserver une exploitation viable, ses compétences et, lorsque c’est souhaité, les pratiques qui la caractérisent.
À l’inverse, lorsque le devenir d’une ferme n’est pas anticipé, le foncier et l’outil de production peuvent être plus difficiles à reprendre dans de bonnes conditions. Un rapport conjoint de l’Inspection générale des finances et du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux souligne d’ailleurs les freins financiers, fiscaux et d’accompagnement qui compliquent les transmissions et les installations.
Pour Dominique, préparer la relève passe par des décisions concrètes : laisser à Thomas le temps de se former, rester disponible pour le conseiller et sécuriser les terres dont il aura besoin.
Transmettre, ce n’est donc pas seulement passer le relais. C’est préparer les conditions pour que la génération suivante puisse s’installer, poursuivre une histoire et lui donner un avenir.




