On pourrait penser que les départs en retraite vont mécaniquement libérer des fermes. Pourtant, pour celui qui cherche à s’installer, trouver une exploitation à reprendre reste souvent un véritable parcours du combattant.
Le paradoxe est réel : la France agricole va connaître une vague importante de départs, mais cela ne signifie pas que le nombre de fermes disponibles va augmenter dans les mêmes proportions. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder ce qui se passe derrière les chiffres.
Moins de fermes, mais pas forcément plus de fermes à reprendre
En France métropolitaine, le nombre d’exploitations agricoles est passé d’environ 390 000 en 2020 à 349 600 en 2023. Cela représente près de 40 000 exploitations de moins en trois ans. Mais une ferme qui disparaît ne devient pas forcément une ferme disponible pour un nouvel agriculteur.
Une partie des exploitations qui cessent leur activité est absorbée par d’autres exploitations. Le phénomène est particulièrement visible dans l’évolution de la taille des fermes : entre 2020 et 2023, la surface moyenne des exploitations de taille économique significative est passée de 89 à 93 hectares. Les exploitations de 200 hectares ou plus représentent désormais une exploitation sur dix et concentrent un tiers des surfaces agricoles.
Autrement dit, le foncier agricole ne disparaît pas. Il change de mains et se concentre progressivement dans des exploitations plus grandes. Pour un candidat à l’installation, le nombre de fermes qui existent est donc de moins en moins important que le nombre de fermes réellement transmissibles et accessibles.
Un immense renouvellement des générations se prépare
Le paradoxe devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde l’âge des agriculteurs. En 2020, 43 % des exploitants agricoles avaient 55 ans ou plus. À l’échelle des exploitations, une sur deux était dirigée par au moins un exploitant ayant atteint cet âge. Le phénomène va donc s’accentuer dans les prochaines années. Le ministère de l’Agriculture estime que près de la moitié des agriculteurs partiront à la retraite d’ici fin 2030. On pourrait alors s’attendre à voir arriver massivement de nouvelles fermes sur le marché. Mais une transmission ne se résume pas à une date de départ en retraite.
En 2020, parmi les exploitations dirigées par un agriculteur de 60 ans ou plus, un tiers des exploitants ne savait pas encore ce que deviendrait son exploitation dans les trois années suivantes. Entre le départ du cédant et l’installation d’un repreneur, il faut donc trouver un candidat, définir le périmètre de la reprise, organiser la transmission du foncier, du cheptel et du matériel, et surtout rendre le projet économiquement viable. Le calendrier d’une transmission agricole est rarement celui d’une simple vente.
Le problème n’est pas de trouver une ferme. C’est de pouvoir la reprendre.
Le foncier constitue une partie essentielle de cette équation. En 2024, le prix moyen national des terres et prés libres non bâtis a atteint 6 400€/ ha, soit une hausse de 3,2 % en un an. Dans les grandes cultures, il atteint 7 820 €/ ha, en polyculture-élevage, 6 450 €/ ha. Et ces moyennes nationales cachent évidemment de très fortes différences selon les territoires et les productions.
Dans le même temps, le marché des terres et prés libres s’est contracté en 2024 : le nombre de transactions a diminué de 16,6 % et les surfaces échangées de 14,1 %. Moins de transactions, des prix qui progressent : le foncier disponible n’est donc pas simplement un marché où davantage de terres arrivent au fur et à mesure des départs. Pour un agriculteur qui souhaite s’installer ou agrandir son exploitation, la question devient rapidement celle du financement : comment réunir suffisamment de capitaux pour reprendre l’outil de travail sans fragiliser l’exploitation dès son démarrage ?
C’est d’autant plus important que les nouveaux installés ne disposent pas tous du même accès au capital familial ou au patrimoine. En 2024, 12 661 chefs d’exploitation se sont installés, soit 960 de moins qu’en 2023 et une baisse de 7 %. Parmi eux, 8 967 avaient 40 ans ou moins.
Le défi des prochaines années sera donc aussi financier
La France ne manque pas nécessairement de terres agricoles. Elle manque surtout de transmissions qui aboutissent à une nouvelle installation. D’un côté, une génération nombreuse approche de la retraite. De l’autre, le nombre d’installations recule et les exploitations continuent de s’agrandir. Entre les deux, le coût du foncier, du matériel, des bâtiments et du capital nécessaire à la reprise peut compliquer la rencontre entre un cédant et un repreneur.
C’est là que se joue une partie du renouvellement des générations. Car trouver une ferme n’est que la première étape. Encore faut-il pouvoir construire un financement qui permette à celui qui souhaite s’installer de reprendre une exploitation viable, dans de bonnes conditions, sans que le poids du foncier ne compromette son projet dès le départ.
Dans les années qui viennent, la question ne sera donc pas seulement “Qui va partir à la retraite ?”. Elle sera aussi “Qui pourra reprendre ? Et avec quels moyens ?”



